Jean Ernest Reynaud
(Lyon, le 14 février 1806 - Paris, le 28 juin 1863)

Biographie de Jean Reynaud, par E. Cheysson.
Publié dans le LIVRE DU CENTENAIRE (Ecole Polytechnique), 1897,
Gauthier-Villars et fils, TOME III, pp 466 à 477.

Jean Reynaud est une grande figure de savant et de philosophe, pleine d'un charme pénétrant, un habitant des cîmes. Il est mort jeune ; le monde n'a fait que le soupçonner, mais ses amis Le Play, Hippolyte Carnot, Charton, Henri Martin, Legouvé ont parlé de lui avec une affection passionnée et une admiration qui témoignent en sa faveur devant la postérité (L'auteur de ces lignes s'est inspiré, pour les écrire, des touchantes Notices consacrées à Jean Reynaud par ses amis, et surtout par M. Legouvé; il a également consulté les Notices de Jules Simon sur Charton, Henri Martin, de M. Charles Tranchant sur l'École d'Administration.). L'homme qui a su inspirer de tels sentiments, et à de tels juges, était un maître et a droit de figurer en bonne place dans notre Panthéon polytechnique.

      Jean Reynaud naquit à Lyon le 4 février 1806. Des revers de fortune forcèrent sa mère à se retirer avec ses jeunes enfants à Thionville. C'était une femme supérieure, une vraie Cornélie, qui a joui du rare privilège, - elle le méritait, - d'avoir trois fils éminents : Jean Reynaud, le philosophe, celui auquel est consacrée cette Notice; Léonce Reynaud, Inspecteur général des Ponts et Chaussées, directeur des phares, qui figure également et de la façon la plus honorable dans ce livre du Centenaire ; et le contre-amiral Reynaud. Jamais ne fut mieux vérifié ce mot de Michelet : « Règle générale à laquelle je n'ai guère vu d'exception : les hommes supérieurs sont tous les fils de leur mère; ils en reproduisent l'empreinte morale aussi bien que les traits. »
      La mère de Jean Reynaud éleva ses fils virilement; à Thionville, ils assistèrent au siège de 1814, à la défense de la place, à sa capitulation, aux excès des envahisseurs, et ils en gardèrent une impression ineffaçable. Ce fut leur première leçon de patriotisme. Leur tuteur, Merlin de Thionville, le défenseur de Mayence, devait plus tard leur en donner d'autres et exalter encore leur culte pour le pays.
      Après les épreuves de 1814, Mme Reynaud amena sa couvée au fond d'une campagne solitaire, où Jean put satisfaire son amour inné pour la nature; il passait ses journées, dans les bois, à étudier les herbes, les insectes, dans la plaine, à admirer les grands horizons, les couchers de soleil, et ses soirées à contempler les étoiles. Sa mère, frappée de sa gravité précoce, l'appelait « son petit philosophe » et lui apprenait le nom des constellations. Déjà se dessinait le double penchant de sa nature vers l'action et la méditation, son amour de l'ensemble et des détails.
Quand il fallut le mettre au collège, il continua ses études avec ses frères, d'abord à Metz, puis à Paris. De 1823 à 1825, Mme Reynaud eut la joie de voir ses trois fils entrer, deux à l'École Polytechnique, le troisième à l'Ecole de Marine.
      Jean Reynaud sortit des premiers, en 1827, de l'Ecole Polytechnique pour entrer à l'Ecole des Mines.
      C'est à cette école qu'il se lia d'une étroite amitié avec son conscrit Le Play, au cours de leurs études et surtout de leur voyage de mission en Allemagne. Dans la Notice consacrée à Le Play nous avons déjà fait allusion à cette mission et à l'influence qu'elle exerça sur la carrière des deux amis. Le caractère quelque peu dominant de l'ancien s'accommodait de la déférence accordée par le conscrit. « Cette déférence, dit Le Play, m'était d'ailleurs rendue facile par l'admiration et la sympathie que j'éprouvais, conformément à la loi mystérieuse des contrastes, pour les talents littéraires, l'inclination poétique et même pour l'imagination mystique de mon ami. » Leurs discussions continuelles sur le moyen de servir le plus utilement la grandeur de la patrie accrurent leur affection réciproque, en leur inspirant le désir de recherches qui pussent les conduire à la découverte de la vérité.
      Dans ce voyage de mission, ils s'étaient assignés la tâche ambitieuse de combiner l'étude du métier d'ingénieur avec « la solution de la question sociale ». Ils parcoururent à pied, de mai à novembre 1829, le Hartz, la Forêt-Noire, la plaine saxonne, le Hanovre, l'Oldenbourg, la Westphalie, la Belgique et les Pays-Bas, et firent ainsi 6800 km en deux cents jours. C'étaient, pendant les longs loisirs de la marche, d'interminables discussions sur les faits observés, sur les leçons à en déduire ; ils commençaient à comprendre que « la question sociale » était beaucoup plus compliquée qu'ils ne l'avaient supposé dans la noble ardeur et l'inexpérience de leurs vingt ans ; chacun d'eux s'affermissait dans sa tendance : Le Play dans son respect du passé, Jean Reynaud dans sa foi mystique au progrès continu ; en résumé, ils revinrent à la fois plus divisés d'opinions et meilleurs amis qu'au départ.
      Au sortir de l'Ecole des Mines, Reynaud fut envoyé, en 1830, comme Ingénieur en Corse et, pour rejoindre son poste, il fit route avec son camarade de promotion, La Moricière, qui partait comme lieutenant pour l'Algérie. Là il reprit, avec sa vie de voyageur et de chasseur, les courses dans la montagne, le tête-à-tête intime avec la nature, les longues méditations solitaires devant l'infini de la mer et du ciel. « Il était monté sur ces montagnes ingénieur, dit M. Legouvé; il en redescendit philosophe, et le philosophe força l'ingénieur à donner sa démission. »
      La Révolution de 1830 venait d'éclater; elle eut un vibrant écho dans le coeur de Reynaud. « J'ai besoin d'agir, écrivait-il, je sens quelque chose qui me pousse !... Adieu à mon île ! Métier de Robinson n'est pas métier de ce temps ; il s'agit de la vie et de la mort des nations. Honte à celui qui se sent du courage à l'âme et qui consent à s'isoler! Pour moi, je crois que j'en mourrais !... » N'y tenant plus, il revint à Paris et demanda un congé illimité, qui n'était qu'une démission déguisée. Tout en éprouvant, avec la déception de voir son fils interrompre brusquement une carrière laborieusement conquise, l'inquiétude de l'avenir qu'il se préparait, la vaillante mère n'osa ni le blâmer ni le retenir. Il cherchait sa route en dehors des voies ordinaires ; il obéissait à ces raisons que sent le coeur et que la raison ne connaît pas ; il allait là où il croyait le mieux utiliser ses facultés et faire le plus de bien. Comment dès lors oser l'empêcher de suivre sa pente? Quelques années plus tard, son ami Le Play devait l'imiter et renoncer, lui aussi, à sa brillante carrière d'ingénieur pour se consacrer tout entier à sa mission sociale. Ce sont là de généreuses imprudences, qui ont soustrait l'essor de ces nobles esprits aux servitudes administratives, leur ont permis de se déployer en pleine liberté et ont grandi leur rôle. Plus froids, plus raisonnables en apparence, ils auraient laissé l'un et l'autre le renom d'éminents ingénieurs; mais ils n'auraient été ni Le Play, ni Jean Reynaud.
      Avec son amour exalté pour l'humanité, Reynaud ne pouvait pas échapper au saint-simonisme, dont la devise était l'amélioration morale, intellectuelle et physique des classes pauvres et laborieuses. Il fut donc saint-simonien, comme Hippolyte Carnot et Charton, ses amis ; il devint même un des favoris d'Enfantin, qui avait apprécié la puissance de son esprit et son ascendant moral; mais, comme Carnot et Charton, il se sépara au moment où l'Ecole devint une Eglise, après une séance dramatique à la salle Taitbout, où il dénonça avec une âpre éloquence les étranges aberrations du «Père». Un vide affreux se fît alors en lui, et il passa par une de ces crises d'amère tristesse, qui suivent les nobles espérances détruites et les rêves de bonheur public évanouis : il se réfugia dans une sorte d'isolement farouche pour se ressaisir. Mais ce méditatif était aussi un homme d'action : il ne tarda donc pas à sortir de sa retraite et tâcha de reconstituer un groupe et d'allumer un foyer social avec les amis qui s'étaient, en même temps que lui-même, séparés du saint-simonisme. Pierre Leroux, Carnot et lui reprirent des mains de Julien la Revue encyclopédique, où Jean Reynaud publia son étude sur l'Infinité des cieux, germe de son grand livre de Terre et Ciel; puis, trouvant trop vague pour leurs desseins le cadre d'une revue, Reynaud et ses amis tentèrent une entreprise plus vaste et plus synthétique : la publication d'une Encyclopédie nouvelle « sous la direction de Pierre Leroux et de Jean Reynaud ». Comme sa devancière du dernier siècle, cette oeuvre avait l'ambition de dresser le tableau des connaissances humaines à sa date, en reliant ses diverses parties par l'unité de doctrine. C'était une tâche immense, dans laquelle Reynaud dépensa une vigueur, une fécondité, une variété d'aptitudes, qui inspirent autant d'étonnement que d'admiration. Toute son oeuvre est un commentaire de la parole de saint Paul : In Deo vivimus et movemur et sumus, l'homme vivant en Dieu (Il écrivait un jour de Corse à sa mère : « Une immense joie inonde mon âme : plus de vide, plus de spleen !... Hier, l'idée de Dieu m'est apparue claire, sans nuages ; l'idée de Dieu présent, personnel !... Le monde est maintenant rempli pour moi d'un adorable ami !»).
      L'Encyclopédie nouvelle ne fut pas terminée et ne pouvait pas l'être; les deux directeurs s'entendaient beaucoup moins entre eux qu'ils se l'étaient imaginé au début; les dissidences s'accentuèrent; la collaboration se ralentit : la publication fut suspendue et resta à l'état de ces monuments inachevés, dont les ruines grandioses frappent l'explorateur par l'ampleur de leur masse et la hardiesse de leur plan.
      Reynaud eût peut-être continué seul l'entreprise commencée avec Pierre Leroux; mais la Révolution de 1848 venait d'éclater; ses amis arrivaient au pouvoir : Hippolyte Carnot, ministre de l'Instruction publique, lui offrit le sous-secrétariat d'État de son ministère en même temps qu'il en offrit à Charton le secrétariat général. Ils acceptèrent l'un et l'autre et collaborèrent avec Carnot, dans la plus cordiale intimité, aux mesures qui marquèrent son passage aux affaires et qui étaient destinées à démocratiser l'instruction publique à tous les degrés.
      Président de la Commission des hautes études scientifiques et littéraires, qui était composée d'hommes distingués, Jean Reynaud étudia avec elle d'importantes questions d'enseignement et, entre autres, l'organisation de l'École d'Administration, qui fut une des créations fécondes du Gouvernement provisoire.
      Depuis longtemps déjà, de bons esprits réclamaient un enseignement des sciences politiques : Racon déplorait « l'absence d'un collège particulièrement consacré à cet objet, où les hommes destinés aux affaires publiques pussent, outre les autres genres de connaissances, faire une étude particulière de l'Histoire, des langues modernes, des livres et des traités de Politique pour arriver ensuite, suffisamment habiles et instruits, aux emplois civils ». Cuvier déclarait qu'il serait très utile « d'établir un enseignement régulier des diverses branches d'administration, et de n'admettre aux emplois que ceux qui auraient suivi cet enseignement». M. de Salvandy avait mis, en 1838, à l'étude cette question, qui fut introduite, en 1844, dans le domaine parlementaire par un excellent rapport de M. Dufaure, mais sans aboutir.
Les temps de révolution mûrissent vite les réformes. Dès le 8 mars 1848, le ministre Carnot obtenait un décret établissant, « sur des bases analogues à celles de l'École Polytechnique, une École d'Administration destinée au recrutement des diverses branches d'administration dépourvues jusqu'alors d'écoles préparatoires ». Pour faire vite et économiquement, on se contenta d'installer la nouvelle école dans l'ancien collège du Plessis, vieux bâtiment délabré qui existait rue Saint-Jacques, près du lycée Louis-le-Grand, et l'on emprunta les professeurs du Collège de France. « Les programmes, dit Carnot (Hippolyte CARNOT, Une École d'Administration, p. 32; 1878), furent rédigés par Jean Reynaud, ce grand esprit, ce grand caractère, un homme dont la fin prématurée fut un malheur pour la France. Je n'hésite pas à m'exprimer ainsi, sûr d'être approuvé par tous ceux qui l'ont connu. »
      Les examens d'entrée dépassèrent toutes les espérances : 900 candidats se firent inscrire pour 150 places à donner; le concours fut des plus brillants. Les cours, faits par des maîtres éminents, étaient suivis avec intérêt, presque avec passion; tout marchait à souhait, une seconde promotion de 100 élèves venait de s'adjoindre à la première; mais l'élection présidentielle du 10 décembre 1848 vint changer l'orientation du Ministère de l'Instruction publique. M. de Falloux, qui n'avait pas hérité des sentiments de Carnot pour l'Ecole d'Administration, commença contre elle une campagne qui aboutit, le 9 août 1849, à sa suppression par un vote de l'Assemblée législative.
      En 1872, après nos malheurs, cette École s'est rouverte, mais, cette fois, sans l'attache de l'État et par l'initiative d'un homme éminent, M. Boutmy. « Que la vaillante École libre des sciences politiques, disait en 1882 le président de l'Association des anciens élèves de l'École nationale d'Administration, continue l'utile carrière tracée par elle jusqu'ici; souhaitons-lui toute la prospérité qu'elle mérite. Quant à nous, continuons à nous souvenir de notre chère École et d'un glorieux passé environné déjà d'une sorte d'auréole légendaire. »
      Élu représentant à l'Assemblée constituante par le département de la Moselle, Jean Reynaud fut nommé par l'Assemblée conseiller d'État. Son rôle à la Chambre et au Conseil d'État fut un peu effacé. « Il se trouva, dit Jules Simon, que cet homme éloquent entre tous n'était pas maître de la tribune; il était fort pour promulguer, non pour discuter ; ce n'était pas un apôtre, c'était un prophète. » Désigné par le sort lors du dernier renouvellement partiel du Conseil d'État, il rentra dans la vie privée pour n'en plus sortir et pour se consacrer exclusivement à ses travaux de Philosophie. (En mars 1863, un groupe d'électeurs de la Moselle vint lui offrir la candidature à la Chambre. Il refusa leur offre, ne pouvant se résoudre à prêter serment. « Je ne saurais fléchir, leur répondit-il, sans m'anéantir par l'outrage fait, soit à ma conscience si je prêtais un faux serment, soit à mon patriotisme si j'en prêtais un vrai. En définitive, je vous tromperais; car, au lieu d'appeler vos suffrages sur un homme droit et ferme, je ne leur offrirais qu'un homme humilié devant lui-même et abattu. »).
      Son oeuvre philosophique se résume dans son grand ouvrage Terre et Ciel, synthèse hardie, puissante, où il cherche à édifier sur les ruines des anciennes croyances la religion scientifique dont il affirme que ce siècle a besoin, et à réconcilier la raison avec la foi. « Quoique très capable d'être révolutionnaire quand il le fallait, dit Jules Simon, il croyait en général à la solidarité humaine et au progrès continu. Trois idées dominaient toutes ses idées : Dieu, l'immortalité, le progrès. Selon lui, les âmes, après la mort (il faudrait dire après chaque mort), voyageaient à travers les astres ; car le progrès ne régnait pas seulement sur la société terrestre, il se continuait par delà, jusqu'à l'infini.... Ce voyage des âmes à la conquête de l'infini n'était pas pour lui une hypothèse : il les suivait dans leur route, il en avait la claire vision. Cet homme positif, ce mathématicien, cet ingénieur était un mystique. Rien, suivant lui, ne pouvait fortifier un homme et un peuple autant que cette double croyance en Dieu et à l'immortalité. »

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      Suivant le mot de Legouvé, Reynaud est « un citoyen de l'infini ». Il vivait en plein univers. La Terre, loin d'être le théâtre où s'agitent et se décident pour jamais nos destinées immortelles, n'était, à ses yeux, qu'une des étapes de notre longue existence. Les mondes sont habités et constituent pour l'être humain ses demeures successives ; chacun de nous est un lutteur éternel qui passe incessamment de Terre en Terre, tombant, se relevant, se rachetant, jusqu'à ce qu'il parvienne enfin au sommet du progrès, sous les yeux du Créateur, qui reste son guide, son appui et son juge. Au service de cette idée, Jean Reynaud apporte toutes les connaissances humaines empruntées à l'Astronomie, à la Géologie, à la Physique, à la Chimie, à l'Histoire des religions. Pour cette grande théosophie, il fallait un philosophe et un poète doublés d'un savant et forgés par le rude labeur d'une encyclopédie : Jean Reynaud est tout cela, et c'est ce qui constitue l'originalité et la haute portée de ce livre de grande allure : Terre et Ciel, qui a produit plus d'étonnement et d'éblouissement que d'ébranlements et de conquêtes.
      Depuis lors, certaines de ses théories, qui semblaient contestables quand il les émettait, ont reçu des progrès de la science des confirmations inattendues. Il avait osé, de sa propre autorité, modifier les opinions accréditées sur la religion de Zoroastre et, plus tard, les travaux de l'érudition allemande, continuatrice de notre grand Burnouf, lui ont complètement donné raison. Il en a été de même pour la doctrine des Druides, dont il avait entrevu le profond symbolisme, et dont il invoquait la tradition, comme personnifiant le génie même de la France. Son disciple et ami, Henri Martin, sur lequel il a exercé une influence décisive, a creusé ce problème et a démontré par ses études sur les Druides et les Bardes « qu'il n'y avait guère, sur le problème de la destinée humaine, de différences entre Terre et Ciel et les livres bardiques que celles qu'impliquaient le progrès de l'esprit moderne et le prodigieux essor de la Science ; mais le philosophe du XIXe siècle était bien l'héritier direct de ces philosophes inconnus du XIIIe et du XVe (Jean Reynaud, par Henri Martin.)». Enfin, ses vues théoriques sur l'unité de l'univers ont été confirmées et fortifiées par l'analyse spectrale et par la composition des météorites (Avant lui, Descartes avait déjà dit, en termes prophétiques : « La terre et les cieux sont faits d'une même matière.... Cette terre où nous sommes a été autrefois un astre et ne diffère en rien du Soleil, sinon qu'elle est plus petite ... » dans Les principes de la Philosophie.). Jean Reynaud était bien ce poète antique, ce vates, qui, au don de la poésie, joignait celui de la divination.

      En 1843, Jean Reynaud s'était marié avec une femme supérieure, dont l'âme était digne de la sienne. Après avoir eu la rare fortune d'être élevé par une mère incomparable, il eut encore celle d'une compagne qui valait sa mère et qui lui a donné vingt ans de bonheur domestique (Pour honorer la mémoire de son mari, Mme Reynaud lui a fait élever, au Père-Lachaise, par un grand artiste, Chapu, un monument qui est un chef-d'oeuvre. Elle a en outre institué un prix, le prix Jean Reynaud, consistant en une somme annuelle de 10 000 fr que « chacune des cinq Académies doit, à son tour et sans pouvoir la diviser, attribuer à une oeuvre originale, élevée, ayant le caractère d'invention et de nouveauté, et qui se serait produite dans une période de cinq ans.... Dans le cas où aucun ouvrage ne paraîtrait la mériter entièrement, la valeur serait décernée à quelque grande infortune scientifique, littéraire ou artistique»). En 1863, il n'avait encore que 57 ans, la maladie le terrassa et lui infligea d'horribles souffrances, qu'il supportait avec une stoïque sérénité, les yeux fixés sur un crucifix placé au pied de son lit. Une nuit, la soeur de charité qui le veillait s'approche de son chevet et lui dit : « Monsieur, il faut vous préparer à la mort. Ma soeur, répondit-il avec calme, je m'y prépare depuis quarante ans !»

Il est mort le 28 juin 1863, laissant le sentiment d'une force qui n'avait pas donné toute sa mesure.

En même temps qu'un esprit vigoureux et une rare intelligence, c'était un coeur droit, une âme fière et haute. Jamais homme n'a senti besoin plus impérieux d'être en règle avec sa conscience et de s'estimer soi-même. « J'aimerais mieux, disait-il, tomber du haut du Righi que déchoir d'une ligne dans l'estime de mes amis. » 11 possédait au suprême degré ce don de nature : l'ascendant. Tous ceux qui l'approchaient subissaient cette influence : dès qu'il intervenait dans un débat, on sentait le maître. Malgré sa simplicité d'allure, « les meilleurs, dit Legouvé, n'étaient pas exempts près de lui de ce léger trouble, de cet embarras ému qu'on éprouve auprès des êtres supérieurs. Si tendrement qu'on l'aimât, il était impossible d'oublier qu'on le considérait ». - « Pour le comprendre, dit encore ce même ami, il fallait le voir. Ce regard incomparable, ce mélange singulier d'austérité quelque peu hautaine, de cordialité pleine de bonhomie ; cette bouche où le rire s'épanouissait si largement et qui, tout à coup, à l'aspect d'un vice ou d'une bassesse devenait si frémissante, on peut dire si terrible d'indignation ou de mépris; cette parole dont l'éloquence allait toujours grandissant à mesure qu'il parlait; lui, enfin, qui a laissé une telle place et un tel vide dans tant de coeurs ! »